2. juil., 2017

HUMEURS MARINES

Avec l’automne la nature entre dans une forme de sérénité. Elargir le propos à l’ensemble de l’espèce humaine parait aujourd’hui risqué, mais il est vrai que certains d’entre nous profitent de ce répit pour faire le point, classer des notes, lire ou relire des choses négligées ou oubliées, voire formuler des réflexions que les saisons ont mûries.

 En mettant de l’ordre dans mes papiers, je trouve un numéro de 2011 de la revue « Administration »1 intitulé « La France et son littoral », c’est ce qui explique que je l’ai conservé.

 La plupart des articles évoquent du point de vue de l’action publique des sujets qui sont aussi au cœur de nos préoccupations :

 -       La conservation du littoral

-       Les risques de submersion marine

-       Les énergies marines renouvelables

-       La filière nautique

-       Nouvelle approche pour les ports de plaisance

-       Le littoral vu par les artistes

 A la lecture de ces documents, j’ai eu le sentiment que malgré des différences d’appréciation, quoi de plus normal en démocratie, les administrations et les représentants directs des citoyens que nous sommes parmi d’autres se souciaient des mêmes intérêts.

 Après ces quelques réflexions liminaires, j’en viens à ce dont je souhaite entretenir nos lecteurs dans cette chronique : la place du littoral dans la durée et dans l’histoire de l’espèce humaine.

 Ce que nous appelons le littoral existe depuis que la terre et l’eau ont été identifiés dans leur séparation et dans leur contact ; notre langue ne manque pas de mots qui désignent cet espace : la côte, les rives, les bords, le rivage. 

Selon les époques, les usages ont varié : les géographes, les marins, les poètes, les chanteurs, les juristes ont fait vivre ces vocables. Quelques exemples : le trait de côte, le quai de rive neuve « vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée », « les filles des bords de mer » la « loi littoral» « le rivage des Syrtes »

La constitution de l’imaginaire du littoral doit beaucoup à la méditerranée et force est d’y faire référence, mais pour ne pas minorer le rôle des mers de l’ouest, il suffit de rappeler que Saint John Perse a un jour écrit « Nous qui sommes d’Atlantique »

Peut-on se sentir des deux ?

 Dans nos civilisations, je parle de l’Europe de l’Ouest, il y a une mer littéraire avec des traces multiséculaires parfois bien identifiées (l’Odyssée) parfois troubles (les peuples de la mer et le chaos destructeur de civilisations brillantes).

 On semble même regarder les grands capitaines découvreurs du XVIème siècle comme des hommes de la Méditerranée même s’ils embarquaient dans des ports de l’Atlantique.

 La lumière qui éclaire le monde méditerranéen, comme les écrits qui vont le magnifier, concentrent l’attention. C’est vrai pour les pays latins mais également pour le monde germanique (Goethe) ou la Grande Bretagne (Byron)

 

« Dans le doute,

 

                  choisis l’homme ».

 

Cela donne des œuvres littéraires qui jalonnent notre histoire mais conduit aussi à la pénétration dans le langage courant d’une multitude de mots dont l’élargissement du sens va parfois faire oublier l’origine : l’écueil, l’escale, le havre, le phare, le quai, le naufrage et bien d’autres en témoignent.

 De la même façon, le milieu maritime a ouvert la langue à de multiples emprunts venant aussi bien des parlers nordiques (scandinaves, hollandais, anglais) que méditerranéens (espagnol, italien, portugais, arabe) et c’est ainsi que l’amiral voisine avec le cabillaud.

 Recenser l’ensemble de ces vocables banalisés viendrait confirmer l’éminente place du littoral, devait-on dire des littoraux, dans notre vie d’aujourd’hui.

 Je n’ai pas abordé, dans le cadre de cet article, l’un des aspects peut être le plus préoccupant de l’évolution du littoral. Dans ce dernier demi-siècle, la densification, sur l’ensemble de la planète, des zones littorales en terme de population, d’équipements et de surfaces artificialisées avec des situations dont il ne semble pas que nos sociétés se soient donné les moyens de mesurer les conséquences et donc d’essayer de les maîtriser (à suivre ?)

 Pour que l’on ne nous (les adhérents de l’APPL) accuse pas d’être monomaniaques, n’oublions pas que le monde n’est pas fait que de littoraux.

 Maurice Barrès questionné sur ce qui lui importait avait répondu « La terre et les morts ». A la même question, Paul Claudel avait dit pour sa part « la mer et les vivants ». Les Grecs auraient parlé de dilemme, mais dans son ouvrage de référence sur la méditerranée, Jacques Lacarrière offre à Hérodote, le père de l’histoire et de la géographie des voyages, cette devise : « Dans le doute, choisis l’Homme ».